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HumanA

Humanismes Aquitains / Humanisme Aujourd'hui en Nouvelle Aquitaine

Présentation scientifique générale

Contexte du projet

   Le Centre Montaigne a noué depuis 2018 des liens de collaboration forts avec la Bibliothèque Municipale, non seulement autour de la figure de Montaigne (présence dans le Comité Scientifique du dossier demandant le classement à l’Unesco de l’Exemplaire de Bordeaux des Essais de Montaigne ; actions conjointes de valorisation et de médiation autours de Montaigne), mais aussi pour travailler à une connaissance et à une valorisation accrue du patrimoine concernant la Renaissance de la Bibliothèque Municipale. Il s’est également engagé dans des actions de médiation pour le grand public en collaboration régulière avec la Librairie Mollat. Sur ces bases, le Centre Montaigne souhaite développer et renforcer la dimension régionale de son projet « Hybridations savantes », à travers un projet intitulé HumanA. Il propose de porter un projet partagé par les différentes universités aquitaines, étendu à l’étude de l’ensemble du milieu humaniste de la région et de ses aires d’influence (qui englobent une Gascogne aujourd’hui partagée entre plusieurs régions) à la Renaissance, en unissant étroitement ce projet de recherche à un projet de valorisation patrimoniale, tout en développant ses actions de médiation auprès des étudiants et du grand public. La diversité des figures incarnant l’humanisme aquitain ainsi que leur polyvalence (ils sont souvent juristes, historiens et poètes ou médecins et poètes à la fois, par exemple), le caractère polygraphique de la production écrite, la question du mélange des langues, font que la production textuelle de l’humanisme aquitain peut être interrogée à la fois sous l’angle spécifique de la construction d’une culture locale, et sous celui de la diversité et de l’hybridité de ses formes.

     Le nom du projet HumanA peut ainsi se lire d’au moins deux manières : Human-A, pour Humanismes aquitains, et Hum-anA, pour Humanisme Aujourd’hui en Nouvelle Aquitaine. Il se donne en effet une double mission : d’une part, conduire un projet de recherche et d’analyse du patrimoine immatériel portant spécifiquement sur l’humanisme aquitain du début du XVIe siècle au premier tiers du XVIIe et débouchant sur des actions immédiates de valorisation, à la fois à destination de la recherche et du grand public, d’autre part contribuer à renforcer les études sur la Renaissance à l’échelle de la nouvelle région, en fédérant les chercheurs concernés des différentes universités de la région, autour d’un objet commun, en inscrivant ces recherches dans les pratiques pédagogiques de manière à mieux assurer la formation et le renouveau de la recherche, et en assurant également des missions de médiation. Le Centre Montaigne est en effet conscient que la Renaissance est une période de plus en plus difficile d’accès pour les étudiants comme pour le public ou le lectorat, et il souhaite inscrire dans ses missions universitaires un travail de médiation qui permette à la fois de nourrir la vie culturelle et de contribuer au renouvellement des générations de chercheurs, d’enseignants et de spécialistes de la période.


Perspectives scientifiques et méthodologie

     Le projet se fonde sur un constat : l’humanisme aquitain est un champ d’étude encore très mal connu. D’une part, en effet, quelques grandes figures comme Montaigne et La Boétie, et dans une mesure bien moindre, Pierre de Brach ou Jean Bouchet captent l’essentiel de la lumière, tandis qu’un nombre important d’auteurs, de lettrés, de savants n’ont pour certains jamais suscité d’étude critique ; de l’autre, un certain nombre d’éditions ou d’études monographiques (sur le Collège de Guyenne, sur l’académie protestante d’Orthez, sur les poètes gascons, aquitains et périgourdins, sur le libraire Simon Millanges) sont anciennes (Desgraves) ou très ancienne (Gaullieur, Tamizey de Larroque) et demandent à être actualisées et complétées, voire menées de nouveau selon les standards actuels de la recherche. L’état de l’art permet essentiellement de faire apparaître de très importantes lacunes dans ce domaine. Les figures étudiées, en outre, l’ont été pour elles-mêmes et de manière isolée, sans qu’une interrogation soit conduite sur la spécificité éventuelle d’un humanisme propre à l’Aquitaine et sur ses relations avec d’autres

foyers humanistes, français ou européens. Or un inventaire même rapide des figures de cet humanisme et de leur production fait apparaître son souci de construire une identité locale, qui se manifeste par exemple à travers les ouvrages d’histoire tels les Chroniques Bordelaises de Gabriel de Lurbe, les Annales d’Aquitaine de Jean Bouchet, l’œuvre de Nicolas de Bordenave, historiographe de la maison de Navarre, les travaux d’Elie Vinet sur les « antiquités » aquitaines (L’Antiquité de Bourdeaus et de Bourg, L’Antiquité de Saintes et Barbezieux ou ou la Recherche de l’antiquité d’Angoulesme) ou son travail d’édition d’une figure aquitaine antique importante, le poète Ausone, la volonté manifestée par Gabriel de Lurbe de recenser tous les hommes illustres de la région (De Illustribus Aquitaniæ viris, publié chez Millanges) ou encore L’Hymne de Bordeaux de Pierre de Brach.

     Le Collège de Guyenne, par ailleurs, « l’un des meilleurs de France » selon Montaigne, placé sous l’égide de ce même Ausone, se singularisait par sa pédagogie et la qualité de ses professeurs et constituait un foyer original de vie intellectuelle, qui donna naissance à des publications érudites. L’académie d’Orthez de son côté a attiré quelques personnalités reconnues de la Réforme protestantes, telles Pierre Viret, Lambert Daneau ou Nicolas des Gallars. L’existence de grands imprimeurs-libraires locaux, dont surtout les Millanges à Bordeaux et les Marnef à Poitiers, mais aussi d’imprimeurs plus modestes comme Barthélemy Berton, ou Louis Rabier imprimeur du roi de Navarre à Orthez lié aux Haultin à La Rochelle et son successeur Abraham Rouyer, à La Rochelle, lui-même fils de l’imprimeur limougeaud Jean Berton, permettent encore aujourd’hui de tracer, à travers l’inventaire et l’analyse des œuvres qu’ils publièrent, les contours d’une culture locale et de son rapport avec la culture française et européenne, mais aussi antique et moderne. Par ailleurs, l’Aquitaine est aussi le berceau ou la terre de figures féminines ayant joué un rôle important dans la vie littéraire, comme Marguerite de Navarre, ou comme Marguerite de Valois, commanditaire et dédicataire de nombreux textes au sein de leurs cours, à Nérac, Pau et Agen. Or leur présence n’a jamais été analysée dans le cadre d’une réflexion globale sur l’humanisme local, ni dans celui d’une théorisation du rôle propre des femmes dans la construction et la circulation des savoirs humanistes.


I. Sur ces bases, le projet se propose d’abord de réaliser un triple travail d’inventaire

     1. Le catalogue de Simon Millanges, principal imprimeur-librairie bordelais, a été reconstitué au fil de ses travaux par Louis Desgraves, mais les résultats ont été publiés de manière très dispersée, tantôt dans des numéros de revue, tantôt dans ses ouvrages. À ce jour, ce catalogue n’est donc pas accessible en un seul volume, et le travail accompli n’a jamais été ni vérifié, ni mis à jour. La première étape du projet consistera donc à reconstruire le catalogue en un document unique, qui pourra ensuite être complété et amendé si nécessaire. Il sera publié en format numérique, de manière à ce que chaque notice puisse intégrer un lien hypertexte vers l’ouvrage quand il existe sous forme numérisée, et précédé d’une description analytique de son contenu, qui n’a jamais été faite. La publication numérique permet ainsi l’insertion de nouveaux liens, au fil des numérisations, et ménage la possibilité de travaux ultérieurs, comme l’insertion de liens vers une base de données des pièces d’escorte (voir 3), ou, par exemple, un travail de recension des éditions survivantes et de leurs particularités (qui pourrait être l’objet d’une enquête ultérieure, séparée). Des travaux d’enquête parallèles seront menés dans différentes bibliothèques et médiathèques (dont d’abord Limoges et Pau) pour mieux identifier les possibilités de valoriser les fonds dans le projet. La catalogue des impressions béarnaises initiée par Xavier Lavagne en 1978 sera précisé, complété et réédité.

     2. Le deuxième travail d’inventaire à faire concerne les humanistes et plus largement les lettrés, savants et auteurs de la Renaissance aquitaine, sans préjuger des disciplines : il ne s’agit pas uniquement de recenser des « écrivains », concept anachronique pour la Renaissance, mais conformément à l’idée même de ce qu’est un humaniste (entendu ici au sens large de la Renaissance), ceux qui participent à la République des Lettres et s’inscrivent dans la pratique active des « belles et bonnes lettres » : poètes et dramaturges, mais aussi polygraphes, historiens, juristes, médecins, naturalistes, collectionneurs, érudits et pédagogues, théologiens.... Une première liste fait apparaître bien sûr Montaigne, Brantôme, La Boétie, Marguerite de Navarre, Pierre de Brach, Jean Bouchet, Mellin de Saint Gelais, Élie Vinet, Jean Dorat, Agrippa d’Aubigné, ou un personnage plus inclassable comme Bernard Palissy, mais aussi le dramaturge bordelais Jean François Grossombre de Chantelouve, les poètes bordelais, limougeauds, périgourdins, niortais ou agenais Lancelot de Carle, Martial Monnier, Bernard du Poey, Antoine de la Pujade, Jacques de Besse, Eustorg de Beaulieu, Jean du Vigneau (traducteur du Tasse), le nouvelliste Jacques Yver (également maire de Niort), Madeleine et Catherine Des Roches, à Poitiers, les grands érudits humanistes Elie Vinet ou Jules-César et Joseph Scaliger, les juristes Gabriel de Lurbe, Florimond de Ræmond, Jean du Tillet, Jean de Champaignac ou Geoffroy de Malvyn, le juriste collectionneur Pierre Trichet, des médecins comme les bordelais Pierre Pichot (dont Montaigne possédait un exemplaire du De animorum natura), ou Etienne Maniald, professeur de médecine à l’Université et médecin de la ville, mais aussi le rochelais Loys De Launay, engagé dans une querelle médicale avec Jacques Grévin, des apothicaires, comme Jacques et Paul Contant, Samuel Veyrel, Antoine du Sin, Paul Moriceau, des nobles lettrés, comme Blaise de Montluc ou François de Foix Candale, auteur d’un Commentaire au Pimandre, ou encore des personnalités comme André Thevet, cosmographe angoumois des Valois, Jean Amelin, humaniste sarladais oncle de La Boétie, Jean Thenaud, moine franciscain, écrivain, voyageur, précepteur et aumônier de François Ier, et de nombreux autres encore, dont le projet permettra de recenser les noms et la production. Parmi ces figures qui, toutes, ont laissé des textes, plusieurs sont aussi des traducteurs, témoin de la vitalité de la culture antique en Aquitaine.

     Cette liste de personnalités aquitaines (au sens que donne au mot la géographie contemporaine) doit par ailleurs être complétée de deux manières : par l’ensemble des érudits et lettrés liés à l’Aquitaine par leur activité et leur carrière, ainsi des professeurs du Collège de Guyenne (Robert Balfour, Nicolas de Grouchy, George Buchanan, Marc Antoine Muret, les frères Gouvea), de l’académie d’Orthez (Nicolas des Gallars, Pierre Viret...), de Jean Dorat, natif de Limoges et maître de Ronsard, du poète Scévole de Sainte-Marthe, maire de Poitiers, ou du polygraphe, juriste et théologien protestant Lambert Daneau, appelé auprès des rois de Navarre, et par un ensemble de poètes et de lettrés à l’identité « gasconne », dont la terre d’élection entre Nérac, Agen et Condom est aujourd’hui partagée entre deux régions, mais dont le tropisme, par les réseaux de sociabilité, la formation bien souvent au Collège de Guyenne et par leurs œuvres publiées chez Millanges, était clairement bordelais (Millanges publia les premières œuvres du grand poète encyclopédique Guillaume Du Bartas, les œuvres de Pierre Charron, ou les Sonets exoteriques de Gérard-Marie Imbert, oncle de Scipion Dupleix, maître des Requêtes de Marguerite de Navarre). On peut compter également au nombre des auteurs dit « gascons » Jean de la Jessée, le médecin d’Henri IV Joseph Du Chesne, qui revendique fortement son identité gasconne et évoque ses années bordelaises (citant même les négociants des Chartrons) ou François de Belleforest. Il faut aussi compter avec Arnaud de Salette traducteur des 150 psaumes de David en langue béarnaise dont la graphie est codifiée à cette occasion. Le rôle spécifique joué par Marguerite de Valois à Nérac, puis de Jeanne d’Albret et de Catherine de Bourbon à Pau est un autre élément permettant de mettre en évidence l’identité et la cohérence de ces réseaux.

     Cet inventaire sera l’occasion de mettre en lumière des figures peu ou pas connues de la culture aquitaine, et surtout de faire apparaître l’identité aquitaine telle qu’elle était vécue au XVIe siècle, ainsi que de dessiner les aires d’influence culturelles des grandes villes de la région, et de distinguer les humanistes dont l’ancrage local est fort et ceux dont la carrière s’est faite d’abord ailleurs. Ce second travail a pour but de déboucher sur la publication, également en ligne, d’un Dictionnaire de l’humanisme et des humanistes aquitains. Il comportera des entrées par noms d’auteur, mais aussi noms de lieu et titres d’œuvres, afin de permettre une appréhension globale et variée de l’humanisme aquitain. Les notices porteront un intérêt particulier à l’ancrage dans les réseaux locaux, ce qui permettra que si certaines notices sont redondantes par rapport à des dictionnaires existants, comme celui des juristes, elles ne comportent pas exclusivement les mêmes informations. Un travail d’inventaire et de vérification des textes sera en particulier mené par les chercheurs engagés et par des étudiants stagiaires dans les fonds anciens des différentes bibliothèques régionales.
Les deux recueils, catalogues et dictionnaires, seront publiés sous forme numérique ouverte (en format HTML) sur le site de la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, de manière à pouvoir être continuellement enrichis (au-delà de la durée du projet initial), complétés et mis à jour sur le long terme, et ouvrir la voie à des recherches futures. Ils accompagneront et éclaireront le travail de publication d’ouvrages numériques du fonds Millanges déjà réalisé sur Séléné (bibliothèque numérique de la Bibliothèque Municipale de Bordeaux). Le travail n’étant qu’engagé, des choix de publications similaires pourront émerger en cours de projet grâce aux recherches menées par chaque université.

     3. Par-delà ce premier travail de recension et de cartographie, l’originalité et l’apport spécifique du projet consisteront à étudier cette communauté érudite sous l’angle collectif, en dégageant les réseaux de sociabilité qui se dessinent à travers les dédicaces, les préfaces, les pièces d’escorte, mais aussi les recueils collectifs (comme le recueil poétique constitué à l’occasion de la mort de Blaise de Montluc, lieutenant général de Guyenne, et publié à la suite de ses Commentaires) et les références à la vie humaniste présentes à l’intérieur des œuvres (comme dans les poèmes du Pierre de Brach ou de Gérard-Marie Imbert, qui évoquent parfois des aspects très quotidiens de leur vie de lettrés et signalent les amitiés, les correspondances, les échanges) ou des mentions explicites des noms de leurs correspondants et relations, comme le fait Paul Contant. Ces pièces font apparaître non seulement les liens unissant les lettrés locaux (médecins, juristes et poètes se connaissent, se lisent et se fréquentent) entre eux, mais aussi les liens étroits avec d’autres milieux, comme ceux des poètes aquitains avec la Pléiade et les cercles parisiens (Muret, Dorat), ou ceux des médecins bordelais avec la grande université de médecine de Montpellier. Ils permettent donc à la fois de voir se dessiner l’unité de l’Aquitaine intellectuelle et les relations concrètes et quotidiennes qui se nouent entre ses savants, et la place qu’elle occupe dans l’humanisme national et européen. À ce titre, les résultats du programme Région EANAR 2019-2021, Les Élites Administratives en Nouvelle-Aquitaine à la Renaissance sur les territoires de la maison d’Albret-Bourbon (https://acronavarre.hypotheses.org/aproposeanar), porté par Philippe Chareyre à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour pourra apporter sa contribution.

   Ce troisième travail d’inventaire, la recension progressive de toutes les pièces susceptibles d’éclairer la constitution et la vie de ces réseaux, sera mené dans la perspective d’une base de données consistant d’abord en la constitution ordonnée d’une liste des pièces pertinentes, en vue d’une édition critique ultérieure de ce matériau (encodé au format TEI), afin de le mettre à disposition des chercheurs mais aussi des institutions culturelles de la région (la base de données proprement dite complète est un travail de très grande envergure qui demandera certainement la constitution d’un autre projet, mais qui ne pourra se faire qu’en s’appuyant sur un inventaire complet). Cette base sera également hébergée par la Bibliothèque Municipale, qui mettra ainsi à la disposition du grand public, à terme, un ensemble important de données sur l’Aquitaine de la Renaissance. Pour l’identification spécifique des réseaux des juristes aquitains, rendue importante par la présence d’un Parlement – et au-delà pour l’étude générale des juristes –, le projet s’appuiera plus particulièrement sur les liens entre le Centre Montaigne et l’Institut de Recherche Montesquieu de l’Université de Bordeaux (EA 7434), partenaire du projet, et sera également associé au séminaire international pluridisciplinaire sur l’humanisme juridique, coordonné par l’université Paris II Panthéon-Assas et l’IRM.

     Cet axe, le plus complexe à mettre en œuvre, s’appuiera également sur une série de journées d’études, de workshops associant les doctorants (Séminaires Inter Doctoraux) intégrés à la formation et de séances de séminaire et conférences, permettant d’inviter experts et spécialistes à s’interroger sur les modes et les lieux de relations humanistes et sur certains milieux plus restreints (les poètes, les juristes, les médecins), ainsi que d’engager des travaux comparatifs avec d’autres milieux pour mieux comprendre et dessiner l’identité aquitaine, mais aussi évaluer ce qu’elle a en commun avec les autres foyers humanistes.

II. Cette culture locale engage d’autres questions

     1. D’abord, celle de la langue dans laquelle elle s’exprime. Si le gascon n’a qu’une place très marginale, sauf dans la souveraineté béarnaise où il demeure la langue officielle et liturgique, le français et le latin sont les langues de prédilection de la production textuelle et littéraire et académique. Or l’usage du latin est un obstacle supplémentaire à la connaissance de cette culture par les lecteurs d’aujourd’hui. Le projet se propose donc d’engager une pratique de long terme, qui permettra de renouveler les méthodes pédagogiques et de créer des ponts entre les communautés étudiantes et un public plus large d’amateurs, par la mise en place d’un atelier de traduction des œuvres du fonds Millanges. Cet atelier a été créé à la rentrée universitaire 2019 et a besoin d’être pérennisé et certainement dédoublé pour devenir à la fois un lieu d’apprentissage du latin par l’exercice de la traduction (il espère ainsi faire revenir vers le latin les étudiants de lettres et leur montrer que cette langue est encore une langue vivante à la Renaissance), et un atelier de production de traductions académiques solides, accompagnées d’un apparat critique, destinées à être publiées en regard des textes latins numérisés sur la bibliothèque Séléné. La première traduction est en cours depuis septembre 2019. Cet aspect du projet est soutenu, intellectuellement et financièrement, par la Société d’Études Médio et Néo-latines, il s’appuie également sur un projet similaire déposé pour la région bourguignonne par le professeur Sylvie Laigneau-Fontaine («Burgundia humanistica : la Bourgogne Franche-Comté grecque et latine aux XVIe et XVIIe siècles») à l’Université de Bourgogne. Il repose sur un travail unissant les étudiants des Classes préparatoires aux Grandes Écoles du lycée Camille Jullian et un public d’amateurs de latin. Il a également pour but de susciter des travaux comparés, en particulier des thèses, entre culture latine antique et culture latine renaissante, le fonds Millanges comportant aussi bien des éditions annotées d’œuvres antiques par les érudits renaissants, comme Vinet, que des traductions en français de grands textes antiques, or aucune de ses traductions n’a été étudiée. Elles renseignent pourtant sur l’histoire même de la traduction et la manière de traduire, la place de la culture antique dans la culture locale, l’élaboration de la langue lettrée, etc.

     2. Une autre question importante est celle des marges de l’humanisme aquitain. L’examen des œuvres, en particulier celui des dédicaces, permet de mettre en évidence la place importante qu’y occupent les femmes. L’Aquitaine, d’abord, a pour spécificité d’être la terre de naissance, pour l’une, et d’élection, pour l’autre, des deux Marguerite : Marguerite d’Angoulême, sœur de François Ier et reine de Navarre par mariage, Jeanne d’Albret, sa fille, et Marguerite de Valois, également reine de Navarre deux générations plus tard. À la première Marguerite, on doit une œuvre littéraire importante (l’Heptameron, plusieurs pièces de théâtre et recueil de poésies), à la seconde, des textes, mais aussi et peut-être surtout une cruciale activité de mécénat et de patronage qui a marqué la ville de Nérac et l’ensemble des réseaux humanistes locaux de son empreinte. Or d’autres figures féminines ont joué un rôle important, et pas seulement à l’intérieur des recueils de Brantôme sur les dames : les Dames Des Roches, à Poitiers, Catherine de Bourbon et le théâtre de cour, le domaine des emblèmes avec Georgette de Montenay, Marguerite de Carle, épouse de La Boétie, Jacquette de Montbron, dédicataires des premières œuvres philosophiques de Champaignac, Diane d’Andoins ou Diane de Foix, à qui Montaigne adresse son essai sur « L’institution des enfants ». Un partenariat entre le projet HumanA, (dont le a terminal est aussi là pour rappeler la place des femmes dans un monde humaniste d’abord masculin) et le projet « Cité des Dames » permettra de consacrer un volet du présent projet à l’étude de ces figures féminines et à leur rôle, en étudiant leur rôle spécifique dans l’humanisme aquitain, en particulier l’enjeu lié à la présence des femmes dans les questions d’éducation, et, grâce à l’organisation en Aquitaine d’un colloque en collaboration avec le projet « Cité des Dames », de s’interroger sur la place des figures féminines de la Renaissance à l’échelle nationale. Un inventaire de la liste des ouvrages dédicacés et des pièces dédiées ou écrites pour ou sur des femmes sera également établi, afin de pouvoir analyser précisément leur place et leur rôle. La valorisation sera également assurée par la construction d’une promenade virtuelle des Dames du catalogue Millanges et l’identification de lieux symboliquement marqués par leur présence, pouvant aussi constituer un itinéraire touristique à travers l’Aquitaine, ou des « étapes des Dames ». Le partenariat avec le projet Cité des Dames engage, au-delà du projet HumanA, l’équipe « Hybridations savantes » et le Centre Montaigne, qui travaillent également à l’établissement d’un lexique du corps féminin pour la Bibliothèque Inter Universitaire de Santé, à l’analyse des préfaces d’ouvrages scientifiques dédiées à des Dames et à l’édition d’un ouvrage de science pour enfants de la fin de la Renaissance dans lequel un petit garçon enseigne la philosophie naturelle à sa petite sœur (Le Globe du Monde, de Simon Girault).

III. Ces lettrés, enfin, se forment, lisent, écrivent, correspondent, échangent

      Le projet se donne pour dernière grande mission d’éclairer à la fois la production littéraire et textuelle de ces auteurs et la manière dont leur culture s’inscrit dans le paysage urbain et privé, à travers l’analyse de la vie intellectuelle locale, celle de quelques formes d’écriture particulières, qui méritent des études spécifiques (comme le récit de cas, pour les juristes ou les médecins, les formes de la polygraphie ou celles de l’encyclopédisme), études pour lesquelles les auteurs locaux seront replacés dans le contexte national pour comprendre les enjeux d’écriture propres à certains genres ou types de texte pratiqués, ou à certains milieux – les juristes, les médecins, les poètes… –, et enfin l’analyse plus précise de certaines œuvres, et l’étude des lieux de production et de vie culturelle (boutiques et ateliers des imprimeurs-libraires, bibliothèques, collections et cabinets de curiosités, lieux de formation). Une série de journées d’étude, de séances de séminaire et de workshops sera organisée pour faire le point sur les grands thèmes, les grands mouvements et les grandes figures structurant la vie culturelle locale, dans divers lieux représentatifs de la survie de cette culture : Bibliothèque de Bordeaux, Musée d’Aquitaine, Château de Pau, Médiathèque intercommunale de Pau-Pyrénées, Cour d’appel de Bordeaux, Pôle Judiciaire et Juridique, Bibliothèque Municipale de Limoges, Espace Pierre Mendès France de Poitiers, musée Jeanne d’Albret à Orthez.

 

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