La beauté du Cas : l’inattendu, l’irrégulier et son interprétation à la Renaissance

Journée d’étude organisée par Florence Buttay (Université Bordeaux Montaigne, CEMMC, avec le soutien du Centre Montaigne, 25 mai 2018, Académie des Sciences de Bordeaux.

Portrait d’homme assis feuilletant un livre (détail)
© Musée des Beaux-Arts – Mairie de Bordeaux/ Frédéric DEVAL

Le cas, envisagé comme « exception surprenante et irréductible faite à la norme, la marque de l’irrégularité de la norme », selon Serge Boarini , est ce qui tombe ou ce qui fait tomber. La journée souhaite interroger le goût du cas à la Renaissance, dans le domaine littéraire, artistique, mais aussi scientifique et juridique. Peut-être parce que cette période voit la « désautomatisation radicale des automatismes de la perception et des représentations quotidiennes et savantes », elle se passionne pour l’irruption de la contingence. L’irrégulier, le cas, n’apparaissent pas alors comme anecdotiques, comme les déchets du raisonnement et de la mise en ordre du monde, mais comme le produit le plus signifiant de l’histoire naturelle et humaine, celui qui doit davantage susciter l’attention du savant, de l’artiste, du marchand ou de l’homme politique.
Bien des sentences opposent le cas à l’art, la combinaison accidentelle de faits au projet médité de l’homme : « Car mainte chose est faite par cas aventureux a laquelle art ne sçaurait attaindre » (Valère Maxime traduit par Martin Le Franc ). Comment se manifesterait dans l’art de la Renaissance le goût du cas? Par une »syncope » dans la peinture (Louis Marin)? Par des énigmes qui troublent la représentation, comme celles que Michel Weemans décèle dans les « paysages exégétiques » de Henri Met de Bles? Est-ce que la catégorie du beau s’applique au cas et quelle est sa signification? Qu’est-ce qui fait la beauté du cas en droit ou en science? Est-ce son utilité pour penser (ou panser) l’ordinaire? Est-ce au contraire son mystère, son irréductible singularité? Singulier, le cas s’apprécie-t-il davantage seul ou accompagné? La journée souhaiterait s’interroger sur les collections de cas : ont-elles une esthétique, comment se dégustent-elles? Comment s’organisent-elles entre l’ordre et la variété ?
Que faire face à la multitude des cas? Faut-il procéder à une mise en ordre dans laquelle le cas deviendrait exemplaire, serait réduit à la généralisation, ou faut-il le ramifier, le faire bourgeonner sans cesse? Le cas appelle toujours un autre cas. Patricia Falguières a également montré la génération infini des formes, « extases de la matière » que l’on pourrait reconduire à une génération continue de cas .
On voudrait enquêter sur le caractère non conclusif des raisonnements scientifiques ou juridiques par cas à cette période. Il appelle un travail de comparaison : comment le cas relève d’un « art de comparer qui consiste à [le] percevoir comme une ressource utile pour la pratique plutôt qu’un épisode contingent destiné à se résorber grâce au raisonnement dans l’unité supérieure du concept et du système ». Le cas fait signe et mérite interprétation, plus que réduction à une chaîne logique. Il casse l’argumentation et appelle un déchiffrement. Il tient donc de l’énigme. C’est comme une énigme que le cas se pose ou est posé par le médecin ou le juriste . Jean de Coras, prenant la plume en 1560 pour relater l’affaire du faux Martin Guerre, dont il a été juge, dit de cette « histoire prodigieuse » qu’elle est un « argument si beau, si délectable et si monstrueusement estrange ».

Programme :

10h Introduction Florence Buttay
10h15 – 10h45 : Florian Métral, Université deParis I – Panthéon Sorbonne: « Catastrophe(s) du monde et du regard. Le triptyque du Jardin des délices de Jérôme Bosch »
10h45 – 11h15 : François-René Martin, École Nationale Supérieure des Beaux Arts : « La beauté des incorrections. Ingres et ses sources italiennes »

Discussion

11h30 – 12h
: Axelle Guillausseau, CPGE Lycée Michelet, Vanves /Centre Roland Mousnier: « Les Histoires prodigieuses de Boaistuau : compiler l’extra-ordinaire »
12h – 12h45 : Violaine Giacomotto-Charra, Université Bordeaux Montaigne : « Cas admirables et merveilleux chez quelques médecins français de la fin de la Renaissance »

Discussion

14h30 – 15h : Olivier Guerrier, Université de Toulouse Jean Jaurès :  » ‘Un sort artiste’ : le cas des Essais de Montaigne »
15h – 15h30 : Fabien Simon, Université Paris Diderot : « Faire cas des langues : Claude Duret (c. 1570-1611), ‘sage moissonneur’ d’idiomes et de plantes »

Discussion

15h45 – 16h15 :
« Désir et désastre », entretien avec Noëlle Renaude, à partir de l’essai Accidents. Essai épistolaire, Noëlle Renaude et Barbara Métais-Chastanier, Lyon, ENS éditions, 2015.