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Jacquette de Montbron,

« dame des vicomtés de Bourdeilles et d’Aunay »

Violaine Giacomotto-Charra

Chronique publiée dans l'Actualité Nouvelle Aquitaine, n°131, p. 26-27.



    On ne prend pas grand risque à parier que le nom de Jacquette de Montbron sera une découverte pour la grande majorité des lecteurs de cette chronique. Cette grande dame du Périgord, aujourd’hui presque oubliée, fut pourtant appréciée et louée en son temps pour ses qualités artistiques et intellectuelles, et l’on peut raviver ici son souvenir car elle a marqué notre paysage architectural de son empreinte.
    Jacquette de Montbron naquit en 1542, dans l’actuelle Charente, et devint la belle-sœur de Brantôme en épousant André de Bourdeille, aîné de l’une des plus grandes familles angoûmoises et lieutenant du roi Henri III en Périgord. Devenue veuve en 1582, elle s’occupa seule de l’ensemble des biens familiaux et, malgré les tentations de la vie à la cour (elle fut brièvement dame de compagnie de Catherine de Médicis, dont elle était l’amie), elle préféra manifestement vivre en ses provinces, élever ses six enfants et s’occuper de ses biens et de ses châteaux, imitant d’ailleurs en cela le goût de sa protectrice. Elle mourut en 1598.
    Brantôme, dont on a dit qu’il était un peu amoureux d’elle, a laissé d’elle un bel éloge funèbre dans lequel il ne vante pas uniquement sa vertu et sa piété, bienséantes pour une grande dame, mais son savoir universel et son goût pour les sciences, son éloquence et la grâce de sa conversation. Il nous apprend qu’elle écrivait de la poésie et parlait plusieurs langues. Il n’est pas le seul à évoquer sa culture : Jean de Champaignac, un juriste attaché au présidial de Périgueux et maître des requêtes ordinaires d’une autre très grande dame, la reine Marguerite de Navarre, lui dédia une œuvre qui peut sembler pourtant bien peu destinée à une femme : un traité de philosophie naturelle (la Physique françoise) complété par un traité sur l’immortalité de l’âme. Le choix de Jacquette de Montbron comme dédicataire n’est pas seulement un geste courtisan : il nous renseigne sur ses qualités reconnues et éclaire la place des grandes dames dans la société lettrée de l’époque.
    Le plus intéressant, cependant, dans la personnalité de Jacquette de Montbron n’est pas sa culture littéraire et savante ou son goût pour les langues : les dames de haute noblesse étaient fréquemment lettrées, souvent mécènes, et de très nombreuses œuvres philosophiques de la deuxième moitié du XVIe siècle sont offertes à de grandes nobles. Des dames encore qui sont les seules dédicataires officielles à apparaître dans les Essais de Montaigne. La particularité de Jacquette de Montbron réside plutôt, pour les spécialistes, dans le fait que son goût pour l’architecture semble s’être traduit par une véritable pratique. Selon Mélanie Lebeau, Jacquette se distingue parmi les dames éduquées de son temps en ayant elle-même conceptualisé des plans pour les châteaux qu’elle possédait. Il est difficile, cependant, de savoir où se trouve la vérité. C’est Brantôme, toujours, dans son oraison funèbre, qui nous apprend qu’elle était « très-experte » en « geométrie et architecture », comme on peut le voir « en ce superbe édifice et belle maison de Bourdeille, qu’elle fit bâtir de son invention ». Il nous dit aussi qu’elle fit « remuer pierres en toutes ses maisons ». Les oraisons funèbres sont souvent embellies, c’est la loi du genre ; il ne convient probablement pas de qualifier Jacquette de Montbron d’architecte au sens que nous donnerions aujourd’hui à ce mot, elle n’avait évidemment pas non plus les connaissances d’un ingénieur ; mais il semble bien qu’elle ait réellement conçu des aménagements et constructions nouvelles dans ses différentes demeures, dont on peut encore voir les traces : on peut aller admirer les logis du XVIe siècle qu’elle fit construire dans son château de Matha (dans l’actuelle Charente-Maritime, où le pavillon renaissance qu’elle dessina est tout ce qui reste du château) et surtout dans le célèbre château de Bourdeilles.
    Si on ne saura jamais à quel degré exactement elle est intervenue dans les transformations renaissantes de ces deux châteaux, on pourra se souvenir en les visitant qu’elle en a au moins conçu le dessin et qu’elle introduisit ainsi en Périgord une architecture d’un style nouveau, dans le goût italien. On se souviendra aussi qu’elle était l’exemple type de l’une de ces grandes dames lettrées, férues de poésies, qui entretenaient une cour littéraire et savante autour d’elles et qui contribuèrent à diffuser et faire vivre l’esprit de l’humanisme et de la Renaissance.

Pour aller plus loin :
Madeleine Lazard, « Jacquette de Montbron, une bâtisseuse humaniste », dans K. Wilson-Chevalier et E. Viennot (dir.), Royaume de Fémynie. Pouvoirs, contraintes, espaces de liberté des femmes de la Renaissance à la Fronde, Paris, Champion, 1999, p. 17-26 ;
Mélanie Lebeau, « Jacquette de Montbron (1542-1598), femme “architecte” de la Renaissance entre Angoumois et Périgord », Le Moyen Âge, 2011/3-4, tome CXVII, dans E. L’Estrange et L. Fagnard (dir.), numéro spécial consacré au Mécénat féminin en France et en Bourgogne, XIVe-XVIe siècles, p. 545-560.

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