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Quand Bordeaux condamnait l’esclavage, par Alain Legros*

     Lorsqu’on parle de Bordeaux et de l’esclavage, on pense aux belles demeures des riches marchands du XVIIIe siècle et à la prospérité que cette ville attrayante a tirée du commerce triangulaire… Les investigations embrassent tout au plus le XVIIe siècle, siècle de Colbert et du premier Code noir, mais rarement au-delà. Voici pourtant ce qu’on peut lire dans deux chroniques du XVIe siècle, trop souvent méconnu.

     Gabriel de Lurbe, Chronique bourdeloise, Bordeaux, Millanges, 1594 : «Au même mois et an [février 1571, donc pour nous 1572], il y a arrêt donné par ladite Cour [celle de la Bourse, créée le même mois], par lequel il est ordonné que tous les nègres et maures qu’un marchand normand avait conduits en cette ville pour vendre seraient mis en liberté. La France, mère de liberté, ne permet aucun esclave». «Suæ libertati redditi sunt, cum Gallia servos non agnoscat», disait le texte latin publié par Lurbe en 1589. Il précisait alors que la condamnation du marchand normand (mercator Nortmannus) avait fait l’objet d’un «sénatus-consulte mémorable au sujet de «certains Éthiopiens» (de Æthiopibus quibusdam), ce que le texte français de 1594 transpose en «nègres et maures», autrement dit personnes à peau noire (latin niger) et assimilés («maures noirs» ou réputés tels du nord-ouest de l’Afrique?).

     L’érudit bordelais Jules Delpit a publié en 1877 à Bordeaux, d’après un manuscrit non daté de la bibliothèque de Montesquieu, une autre Chronique bordeloise, présentée comme la reprise et continuation, par Jean de Gaufreteau, de celle de Gabriel de Lurbe:

«En cette année [1571] et au susdit mois de février, un certain marchand normand ayant acheté en la côte de Barbarie [Afrique du Nord] plusieurs esclaves qu’on appelle à Bordeaux "maures", parce qu’ils sont tous de couleur noire par leurs visages et leurs corps, bien qu’ils aient le dedans des mains fort blanches, et les ayant ledit marchand menés à Bordeaux pour les y revendre, le procureur général du Roi le fait assigner au Parlement et requiert que tous ces esclaves fussent mis en liberté, à cause que la France ne permettait aucun esclave. Ce qui fut ordonné par arrêt, quelque chose que le marchand pût alléguer au contraire. Et depuis, ce marchand n’est plus venu mener de telle marchandise à Bordeaux».

Ce serait donc le Parlement lui-même qui en a ainsi décidé, comme le laissait entendre le texte latin de Lurbe, mais non sa traduction française.

     Dans son livre de 1607 sur le droit coutumier de France, Antoine Loysel, ami de Montaigne, écrit en première page, Livre I, Chapitre 1, Article III, que «Toutes personnes sont franches [libres] en ce royaume, et sitôt qu’un esclave a atteint les marches [frontières] d’icelui, se faisant baptiser il est affranchi». Il n’est plus question de couleur de peau, mais de religion : le baptême comme garantie d’humanité? Ce qui va de soi en un siècle peut choquer en un autre. On peut à la fois juger et contextualiser.

      Et ne pas oublier ce qu’on a pu lire  dans Candide, là où le «nègre de Surinam», bras et jambe coupés, s’exclame : «c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe !». On dit parfois qu’on n’étudie pas l’esclavage dans les lycées. Ce n’est en tout cas pas vrai pour les professeurs de français, qui depuis bien longtemps lisent et font lire à leurs élèves des pages du Code noir en relation avec celles de Voltaire ou de Montesquieu, l’auteur ironique du fameux texte, si souvent présenté au Bac, «De l’esclavage des nègres». Oui, «nègres». Faut-il traduire? Mais par quel autre mot? Ou faut-il ne plus lire ces ouvrages encore mal dégagés de la culture latine? Je ne sais pas comment répondre à ces questions et me contente seulement de transmettre les textes ci-dessus aux historiens et à tout un chacun.


* Auteur de nombreux articles et de quelques livres sur Montaigne et son temps, je suis redevable, pour cette note, à Jean-Marc Montaigne (!), spécialiste des relations maritimes entre la Normandie et le Brésil au XVIe siècle, qui m’a signalé, voilà quelques années déjà, l’existence de tels documents.

Documents : source BNF et photo prise par l'auteur : Gabriel de Lurbe, Chronique bourdeloise, 1594 et  Antoine Loysel, Institutes coustumieres, 1607.


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